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Focus

La liberté de la presse en question

La censure d’Etat a peut être disparu mais des dangers, anciens et nouveaux, ne menacent pas moins la liberté de la presse à Madagascar. Les medias doivent rester extrêmement vigilants.

Le pays a commémoré la journée internationale de la liberté de la presse le 3 mai dernier. Par ce terme, l’on entend l’exercice du droit à la liberté d’expression par medias interposés lequel est garanti par l’Etat. Cette année, la célébration a été mise sous le signe de la revendication d’un code de la communication qui doit réguler le milieu journalistique. D’une manière globale, l’on ne peut pas parler d’inexistence de la liberté de presse (qui est corrélative à la liberté d’expression) à Madagascar. Ce qui est mentionné dans la Constitution (art. 10) est à peu près respecté dans la pratique. Cela malgré certaines incartades flagrantes comme l’interdiction de l’émission « Karajia » à la RDB. Par ailleurs, pour des raisons politiciennes, une autocensure féroce a cours dans l’audiovisuel officiel (TVM et RNM) (voir à ce sujet l’article « Television Malagasy, la longue marche vers la crédibilité » dans Lakroa N° 3567 du 20 Avril 2008). Cette pratique n’épargne pas aussi les medias proches du pouvoir qui suivent une ligne éditoriale stricte. La perception de l’étranger est plutôt positive. L’organisme Reporter sans frontières nous met dans la catégorie des pays « moyennement libre. » Si en 2003, la Grande Ile se trouvait à une place respectable (46ème sur un total de 166 nations), elle a chuté à la 62ème place en 2007. La raison pourrait en être l’expulsion du représentant de la Radio France International, Olivier Peguy, en 2005 ainsi que la fermeture de deux radios tamataviennes. Le rang de Madagascar est cependant fort enviable en comparaison de plusieurs pays africains comme l’Erythrée qui se trouve dans le peloton de queue. Si ces références sont loin d’être absolues à cause du caractère discutable des critères utilisés, elles donnent une idée générale du degré de liberté qui prévaut.

Histoire tumultueuse

En fait, le pays revient de loin. Car la liberté de la presse n’a jamais été un long fleuve tranquille. Il y eut plus de bas que de hauts tout au long des 142 années depuis la parution en Janvier 1866 du premier journal intitulé « Ny teny soa fanalana andro » de la mission protestante LMS. Les pratiques non éthiques peuvent tuer la profession plus que toutes les censures de la terre.Des brefs moments d’accalmie ont ponctué des longues périodes de vache maigre. L’histoire retiendra que l’entrave à la liberté de presse existait déjà à l’époque…de la royauté ! Ainsi, en mai 1875, le premier ministre Rainilaiarivony n’hésita-il pas à bannir le journal Gazety Malagasy, publié par un missionnaire protestant anglais sous le prétexte que cet organe critiquait les autorités d’alors. Des censures épisodiques émaillent l’histoire contemporaine de la presse depuis l’indépendance. Ainsi, la loi 59-29 du 27 Février 1959 (copiée sur la législation française qui datait de 1881) a permis aux autorités de la première république de procéder à des actes d’intimidation envers les journalistes audacieux. Les archives montrent que ce journal fut l’objet de plusieurs «saisies » suite à des articles qui déplurent aux autorités lors des évènements du Sud en 1971. Mais c’est sans doute la Révolution socialiste qui a gagné la palme d’Or dans les manœuvres d’entrave à une presse autonome. Si certains journaux ont survécu à cette sinistre période, d’autres ont sombré corps et âmes. Le moins qu’on puisse dire est que des velléités de bâillonnement et d’intimidation existent toujours malgré la levée de la censure depuis le début des années 90.

Défis titanesques

Actuellement, les gens des médias ne font pas face, « à une époque de changement mais à un changement d’époque » comme le formule si bien l’historien Fabrice d’Almeida1. En cette ère de la mondialisation conquérante et du règne des TIC (technologies de l’information et de la communication), la presse a subi une profonde transformation. Une mutation qui appelle à une grande responsabilité et requiert une extrême prudence du fait de la multiplication des défis. Il reste vrai que la presse malgache ne fait pas encore face aux « menées destructrices » d’Internet et des journaux gratuits dans les pays occidentaux. Si la face hideuse de la censure d’Etat n’a pas complètement déserté les lieux, d’autres périls surgissent comme le pouvoir des intérêts privés liés au capital et la cherté de la vie. Ainsi, les pratiques non éthiques (« felaka ») liées à la « marketisation » graduelle des medias ainsi que la paupérisation peuvent tuer à petit feu la profession plus que toutes les censures de la terre. L’adage « Primum vivere, deinde philosophari » (d’abord vivre, ensuite seulement faire de la philosophie) pourrait bien s’appliquer au milieu journalistique. Car la tentation est grande pour quelque uns de suivre le principe de « survivre d’abord, informer ensuite. » Incontestablement, le code de la communication constitue un enjeu fondamental pour la presse. Mais celui-ci doit s’accompagner d’une autorégulation alliée à la prudence qui constitue le rempart aux possibles excès menant à sa ruine.

Mamy W. Randriamanantena